Voilà.
J'ai terminé de regarder Drive my car, de Ryūsuke Hamaguchi.
Je suis bouleversé comme il m'a rarement été donné de l'être. Ce film est incroyable, de la première à la dernière image.
Émotionnellement, il me plonge dans un état que je n'ai que rarement connu, des épisodes de l'existence, d'une mélancolie qui vous engloutit, mais aussi quelques oeuvres d'art qui vous submergent, vous noient, vous engouffrent, vous transforment.
Je dis souvent que mon film préféré est My Winnipeg de Guy Maddin. Je l'avais vu à Paris, dans un état de souffrance intense. Il me restait trois heures avant de prendre un train pour quitter la ville. Je suis entré tout à fait par hasard dans un cinéma MKII, à côté de Beaubourg je crois. J'ai pris un ticket d'entrée pour le film de Guy Maddin, cinéaste dont je n'avais jamais entendu parler. Et j'ai pleuré à chaudes larmes pendant une heure trente. Et ensuite dans le train qui me ramenait dans mon cher Cantal.
Je me souviens maintenant d'autres moments bouleversants, si intenses qu'on se sent proche d'une sorte de mort, là maintenant, et surtout assuré que rien ne sera plus comme avant. Une chanson de Bill Calahan, qu'il avait publié en 1996 sous le nom de Smog : "All your women things". (un après-midi passé dans l'appartement absolument vide, excepté une chaise, un appartement que je devais quitter, ainsi que la femme avec laquelle j'avais vécu huit années. Il fallait que j'attende là, je ne sais pourquoi. Je n'ai pas pu m'asseoir sur la chaise. Au lieu de ça, je me suis recroquevillé sur le parquet, contre un mur, tétanisé.)
Il y a eu aussi cette installation de Christian Boltanski, "L’inventaire des objets ayant appartenu à la jeune fille de Bordeaux" que j'avais vue au dernier étage du CAPC à Bordeaux. On devait être à la fin des années 90 ou au début du millénaire, je devais aller chercher un jeune musicien que j'avais pris sous mon aile à l'époque (qui devait devenir un batteur assez génial des années plus tard). Pour passer le temps, j'étais allé voir cette exposition. Et je suis resté collé littéralement à la vitrine sous laquelle Boltanski avait disposé les objets ayant appartenu à la jeune fille (décédée). Ces objets et cette chambre reconstituée me rappelaient tellement de chambres et d'objets ayant appartenu à de jeunes femmes que j'avais aimé. Tous ces moments qui ne reviendraient jamais, ces espoirs déçus et ces rêves enfouis sous les sédiments charriés par le cours des vies adultes. Je n'arrivais pas à quitter cet endroit, et n'ai aucun souvenir des autres oeuvres exposées ce jour-là au musée.
Et bien sûr, peut-être mon premier grand bouleversement, la lecture quand j'étais adolescent d'Under the Volcano de Malcolm Lowry. À quel point ce livre a marqué la suite de mon existence, je ne saurais dire, mais je sais intimement que les chemins tortueux qui furent les miens s'originent aussi dans ce roman ultime sur l'amour et la mort et l'alcool. (seize ans plus tard, je choisissais de signer mes propres oeuvres du nom d'un personnage de Lowry).
https://outsiderland.com/danahilliot/no-silk-cushion-youth-for-me/
Et ces dix dernières années, je pense immédiatement à deux livres qui ont chamboulé mes pensées, de petits tremblement de terre, et m'ont sans doute marqué plus intimement que je ne puis le concevoir (consciemment).
Wayward Lives, Beautiful Experiments. Intimate Histories of Riotous Black Girls, Troublesome Women, and Queer Radicals, de Saidiya Hartman (un livre dont je parle souvent)
https://outsiderland.com/danahilliot/?s=Saidiya
et Burying the Typewriter: Childhood Under the Eye of the Secret Police, de Carmen Bugan.
https://outsiderland.com/danahilliot/carmen-buran-after-twenty-years-reflections-on-exile-and-language/